La division internationale du travail semblait claire : à l’Ouest les inventions et les usages, à l’Est la fabrication. Une vision du monde parfaitement résumée par l’indication qu’Apple appose sur chacun de ses produits : « Designed by Apple in California, assembled in China ». Et si la Chine pouvait faire les trois (inventer, fabriquer et utiliser) ? Si vous n’y croyez pas, l’analyse qui suit risque de vous faire changer d’avis.
Entretien avec Jean de Chambure, Directeur du bureau de l’Atelier BNP-Paribas à Shanghaï, ouvert voici un an.
– Vous affirmez que la Chine est aujourd’hui la principale alternative à la Silicon Valley : qu’est-ce qui vous amène à cette conclusion ?
Jean de Chambure : Voilà des années que les pays occidentaux tentent de se rassurer en se présentant comme les champions de la conception et des usages. Dans ce schéma, le rôle d’un pays comme la Chine ne concernait que la fabrication. Cette grille de lecture n’est plus adaptée à la réalité du numérique en Chine, que ce soit en ce qui concerne l’offre ou du côté des utilisateurs. Pour commencer, constatons que l’on parle beaucoup des GAFA étasuniens (ndlr : Google, Apple, Facebook, Amazon) mais beaucoup moins des BAT chinois, qui pèseront bientôt le même poids !
– Qui sont les BAT ?
Jean de Chambure : Comme pour les GAFA, ce sont les premières lettres des trois entreprises majeures du numérique en Chine : Baidu, que l’on pourrait comparer à Google, Alibaba, que l’on pourrait comparer à Amazon, et Tencent, que l’on pourrait comparer à Facebook. Bien sûr, le premier réflexe est de se dire qu’il n’y a pas d’équivalent à Apple. Cela appelle deux remarques : d’une part, Apple est un très gros client de l’industrie chinoise, qu’il faut donc ménager pour l’instant ; d’autre part, il existe en Chine de nombreux fabricants qui pourraient le jour venu concurrencer directement Apple, comme Huawei par exemple. Un autre aspect de la puissance numérique de la Chine est la participation des grands acteurs dans les entreprises phares du numérique occidental. Par exemple, Baidu a investi 1,2 milliard de dollars dans Uber…
– Par contre, côté usages, les pays occidentaux ne conservent-ils pas une bonne longueur d’avance ?
Jean de Chambure : Non, ils sont au contraire en retard sur la Chine dans l’un des domaines les plus prometteurs du numérique : l’Internet sur les smartphones. Il faut savoir que près de 700 millions de Chinois ont aujourd’hui un mobile. Parmi eux, ils sont plus de 90% à l’utiliser régulièrement sur Internet et la Chine peut même se vanter de compter près de 130 millions d’utilisateurs qui utilisent exclusivement leur téléphone mobile pour aller sur le web. Cela fait de la Chine un très grand laboratoire pour l’Internet sur les mobiles et cela explique que le pays soit en avance pour des usages comme le paiement, les transferts de fonds, les réservations et les commandes, etc.
– Y a-t-il des exemples de start-ups françaises qui se développent en Chine ?
Jean de Chambure : Oui et ce point permet de rappeler un point très positif pour la France. Elle est présente en Chine et c’est même la première communauté étrangère à Shangaï. Les conditions de la réussite sont multiples mais il semble essentiel de s’associer dès le départ à des actionnaires chinois et de multiplier les partenariats, notamment en ce qui concerne la commercialisation des produits ou services. Enfin, il faut faire un intense travail de veille car tout va très vite en Chine : leur révolution industrielle leur a pris 30 ans quand elle nous a mobilisé pendant un siècle ; les pays occidentaux ont entamé leur transformation numérique voici 30 ans et la Chine est en avance sur eux sur bien des points alors que le sujet n’est une priorité que depuis une dizaine d’années. Dans ce contexte, le rôle de l’Atelier, qui est également présent à San Francisco, est d’identifier les tendances, de donner des conseils et d’avoir un rôle d’accélérateur. C’est notre participation au mouvement de la French Tech.
Téléchargez : Analyse du marché du digital en Chine par l’Atelier BNP-Paribas









