L’annonce faite le 15 juin 2017 à l’occasion de VivaTech par Emmanuel Macron de la création d’un fonds d’investissement de 10 Md€ pour l’innovation correspond à une de ses principales promesses de campagne, et sera la mesure phare du gouvernement dans le domaine de l’investissement technologique. Parallèlement, les annonces de Nicolas Dufourcq, président de Bpifrance lors de TECH IN (cf notre article) permettent de cerner la mise en place d’une stratégie globale dans le domaine de l’innovation, qui vise désormais, en plus du dispositif très complet en direction des start-ups, à financer et accompagner des entreprises de taille mondiale dans les secteurs technologiques clés.
Si de l’avis même des responsables les modalités pratiques de ce fonds restent à définir, cette annonce pose un certain nombre de questions :
- Tout d’abord, de quoi s’agit-il ? Ce « fonds » est destiné à financer « l’industrie du futur », c’est à dire les entreprises et projets innovants dans les domaines de la transition et de la modernisation numérique et énergétique (on note que les sciences de la vie sont à priori exclues de ce programme). Ceci correspond à la fois à la promesse faite par Emmanuel Macron au cours de la campagne « En Marche » de regrouper les investissements dans ces domaines par un fonds de grande envergure, et aux recommandations du rapport présenté en juillet 2016 sur le financement des start-ups (rapport réalisé par Marie Ekeland, Jean Tirole et Augustin Landier).
- Comment sera-t-il financé ? Selon les indications esquissées par Emmanuel Macron, ce fonds serait constitué et financé par les dividendes et les réinvestissements de la cession des participations minoritaires de l’Etat dans des entreprises. Autrement dit, en grande partie par les plus-values et dividendes dégagés par Bpifrance, qui seraient donc réinvestis dans ce programme, ce qui revient à orienter de façon volontariste l’action de BPI France dans l’investissement de l’innovation. Au rythme de 1,7 Md€ de cessions réalisées par Bpifrance en 2016, ce fonds pourrait être constitué et doté en capital en quelques années, mais on peut également s’attendre à un transfert puis un désengagement de l’Etat de ses participations non-stratégiques pour accélérer ce processus. La forme juridique de ce fonds pourrait prendre la forme d’un « trust », ce qui donnerait une certaine souplesse dans sa forme juridique et sa gestion, et permettrait de gérer des investissements à long terme.
- 10 Milliards pour quoi faire ? La somme annoncée vise à marquer les esprits, mais elle pose question. En effet, si l’on en croit les statistiques professionnelles du secteur, l’ensemble des investissements en capital risque ou en capital développement dans ces secteurs technologiques en France représente moins de 500 M par an. Au delà de l’effet symbolique de l’annonce, la somme de 10 Md€ suggère que ce fonds financera des projets de très grande envergure (peut être des projets d’infrastructure), des ETI en phase de développement ou de pré-introduction en bourse, mais sans doute moins des start-ups. Ceci correspond à une évolution de l’action publique dans ce domaine. Comme l’a indiqué Emmanuel Macron, « la France est un pays de start-ups, il faut que l’on finance des licornes » (entreprises de plus de 1 Md€ de valorisation). On le sait, c’est une des principales difficultés du marché français pour les entrepreneurs du numérique : si l’environnement financier s’est nettement amélioré pour les start-ups au cours des 5 dernières années, les entreprises trouvent toujours de réelles difficultés à financer leur développement dans les phases ultérieures, et en particulier lorsque il s’agit de se tailler une place sur les marchés européens ou mondiaux. En clair, le dispositif d’accompagnement des start-ups est performant, mais le passage de la start-up à l’entreprise de taille moyenne ou grande s’avère souvent mortel. A ce stade, seuls quelques fonds d’investissement interviennent, et les banques ne jouent aucun rôle concret dans le financement des entreprises (en partie en raison des ratios de fonds propres que ces interventions demandent désormais). Ce nouveau fonds public pourrait contribuer à combler en partie ce vide, par des investissements directs, mais également par des investissements indirects dans des fonds ciblés sur cette phase de développement.
- Quel modèle de gestion pour ce fonds ? Bien que Bpifrance soit le partenaire de référence dans ce domaine, le choix du modèle de gestion de ce fonds pourra marquer une inflexion dans ce domaine (gestion directe ou déléguée à des équipes indépendantes avec une certaine liberté selon un modèle plus anglo-saxon). L’expérience du précédent « Fonds Public d’Investissement », qui avait été confié pour partie à la Caisse des Dépôts et Consignations (activité d’investissement de la CDC aujourd’hui intégrée dans Bpifrance) et pour partie à des équipes indépendantes pour bénéficier d’un effet démultiplicateur plus important, pourrait être renouvelé, avec et autour de Bpifrance. Au crédit de la banque publique, Bpifrance dispose déjà de nombreux outils d’accompagnement en fonds propres dans le domaine de l’innovation, et des équipes chevronnées dans ce domaine, ainsi que d’un réseau régional très structuré. Toutefois son activité d’investissement directe dans le domaine de l’innovation (donc aussi bien les sciences de la vie que le numérique ou les énergies) s’élevait à 191 M€ seulement en 2016, sur un total de 2,4 Md€ (soit 8%). En rendant hommage au travail de la BPI, mais en soulignant qu’il faut « aller plus loin », Emmanuel Macron semble confirmer que le rôle de la banque publique sera réorienté pour faire plus de place au financement des entreprises de technologie.
Notre analyse : Une mesure qui confirme le volontarisme du nouveau gouvernement… mais qui devra s’accompagner d’investissements publics pour être efficace.
Il est encore trop tôt pour savoir comment les entrepreneurs pourront accéder à ce fonds (ou s’il sera accessible principalement par les fonds existants), et nous mettrons à jour les informations et détails pratiques au cours des prochains mois.
Toutefois on peut déjà indiquer que l’annonce de ce fonds pour l’innovation constitue un signal fort pour les entrepreneurs des secteurs technologiques aussi bien que pour les investisseurs, en France… et à l’étranger. Le choix d’orienter massivement les investissements de Bpifrance vers l’innovation, plutôt que de relancer des fonds d’investissement attirant l’épargne des particuliers, marque le retour à une politique volontariste du gouvernement qui ne peut que marquer les esprits. Il s’inscrit dans le cadre d’une politique plus large du nouveau gouvernement en faveur de l’entreprise et du monde entrepreneurial : Amélioration de l’environnement fiscal, encouragement de la mobilité… autant de mesures qui visent à rendre le marché français plus attractif par rapport aux marchés voisins… et notamment la Grande Bretagne.
Cette volonté de rendre la France plus attractive pour les investisseurs étrangers est également évidente dans les initiatives récentes tels que le visa French Tech de 4 ans, ainsi que l’annonce par la BPI d’un programme de 140M€ destiné à des investissements dans des fonds étrangers… avec pour objectif d’encourager des investisseurs étrangers à investir en France. Autant d’annonces complémentaires qui confirment que le gouvernement renoue avec une politique volontariste dans le domaine de l’investissement.
Toutefois, il reste que le complément essentiel de ces mesures et de la politique d’encouragement, et le principal outil de politique économique de la France dans le domaine du numérique (et de l’innovation en général) pour les prochaines années sera une politique d’investissement de grande envergure. Le besoin de modernisation des administrations et services publics est une contrainte forte, mais c’est également une opportunité unique pour orienter l’activité dans des secteurs qui peuvent générer de l’activité avec peu de besoins en capitaux : Faut-il le rappeler, le secteur du numérique représente moins de 8% des effectifs, mais 25% de la croissance de l’économie.
Dans un pays où le secteur public représente plus de 35% du PIB, les investissements de modernisation et de transition de l’Etat, des collectivités locales et des services publics, auront un effet d’entrainement qui sera déterminant pour toutes les entreprises de ces secteurs. Car au delà des outils de financement et de l’environnement fiscal et juridique, c’est essentiellement par leur chiffre d’affaires que les entreprises doivent se financer, pour ensuite se développer à l’échelle européenne ou mondiale. Et c’est à ce moment seulement qu’elles auront un besoin de fonds propres et seront attractives pour les investisseurs… Tout ceci à condition que le gouvernement facilite et garantisse l’accès aux marchés publics pour les PME, sur un modèle à définir.







